Conférence et interview de l’artiste urbain Spidertag au Lycée Français Molière

Conférence et interview de l’artiste urbain Spidertag au Lycée Français Molière

Il s’appelle SpiderTag et il crée des illusions géométriques dans des espaces abandonnés dans des villages perdus ou dans de grandes urbanisations. Il a commencé avec des éléments très simples comme des clous, de la peinture et de la laine. Son oeuvre était déjà unique et originale mais maintenant qu’il a remplacé la laine par le néon, il a atteint un niveau incontestablement supérieur. Il a laissé son empreinte dans des villes comme New York, Berlín, Paris, Barcelona, Palma de Mallorca, Madrid et dans d’autres pays comme la Suisse, le Portugal et le Brésil.

L’an passé, le club de street art du Lycée Français Molière s’est inspiré de ses oeuvres, entre autres, pour décorer  les murs du lycée. Lorsque cet artiste l’a su (parce qu’il a découvert la note et la vidéo sur internet) il nous a appelé et nous a proposé un projet : une conférence, un atelier de street art et une oeuvre sur trois murs au lycée.

Vendredi 25 novembre a eu lieu la conférence à laquelle ont assisté des élèves de 3ème et 2nde. La salle était pleine !  SpiderTag a parlé de street art, d’art minimaliste et abstrait, il a montré des vidéos géniales (vous pouvez les regarder ici), il a raconté ses débuts, décrit ses premières oeuvres et les changements intervenus dans sa création lorsqu’il a découvert les tubes de néon et a  abandonné la laine…

Il se define comme un Superhéroe 24/365, et dans cet interview il nous raconte pourquoi…

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Comment se transforme-t-on en artiste urbain ? Racontez nous comment s’est déroulé, pour vous, ce processus ?

La vérité est que, dans mon cas, l’origine est multiple… Cela tient à une certaine magie, du hasard et aussi une bonne dose de recherche personnelle de mon destin. 

Enfant, j’ai étudié le dessin dans une école extérieure à mon collège quelques années. J’avoue que cela m’ennuyait de faire des natures mortes, de la céramique, de la peinture à l’huile et du fusain. J’ai donc abandonné et je me suis consacré à beaucoup d’autres choses qui n’avaient rien à voir avec l’art.

J’ai ensuite étudié le journalisme, le cinéma et la sculpture dans différents pays. J’ai développé des projets éditoriaux indépendants, j’ai suivi des cours de photographie, de design, j’ai travaillé dans le domaine de la presse et j’ai exercé toutes sortes de métiers. Je me suis donné le titre de « Collectionneur de boulots précaires ».

J’ai toujours su qu’il fallait se diriger là où il y avait un rêve personnel, sans trop réfléchir aux conséquences, vers la recherche du bonheur et de la réalisation personnelle. 

Un tournant important pour moi, dont j’ai le souvenir, fut un voyage à Londres. Je suis parti, en principe, pour voir une exposition au Musée Victoria & Albert mais j’ai visité les catacombes du centre de Londres et mes yeux se sont ouverts. Banksy venait d’inaugurer dans un tunnel abandonné une méga exposition collective à l’aire libre. Boom ! Il y avait de l’émotion, de la nouveauté, de la transgression et de l’hyper-modernité.

Entre temps, la Tate Modern présentait la première exposition collective institutionnelle et de grande taille d’Art Urbain, avec des participants comme Blu, Jr, Os Gemeos et d’autres que j’avais connu quelque temps avant à Madrid comme El Tono, Nuria, 3ttman, etc…

À ce moment là, je faisais déjà quelques réalisations dans la rue. Je crois cependant que ce fut à mon retour de ce voyage que je me décidais à devenir un super héros 24/7. De fait, il existe une vidéo inédite et perdue où je racontais un peu cette histoire inspirée de Spiderman. L’image et le concept étaient un peu comme suit : une nuit, un journaliste jette en l’air un journal et commence à marcher dans la ville. Arrive un moment où son aspect se transforme : il est vêtu d’un long manteau de cuir noir et apparaît sur la corniche d’un immeuble. C’est un peu comme si je voulais que cela arrive et, d’une certaine manière, cela arrivait…

Donc, tes oeuvres sont comme des toiles d’araignée n’est-ce pas ? De là vient ton nom d’artiste… Tes filets sont-ils destinés à attraper l’attention des passants ? Dis nous le message caché de ton oeuvre. 

La laine fut l’outil principal des premières années. C’est de là effectivement que vient le jeu de mot de mon alter ego. Spider pour Spiderman et Tag pour le lien avec le graffiti-street art…

L’idée était de travailler, d’une part, l’aspect esthétique de la toile d’araignée et, d’autre part, il y avait une ligne de travail en relation avec la géométrie et l’abstrait. Enfin, les derniers temps, on trouvait également une influence du minimalisme. 

De la laine aux lumières des néons… Qu’est-ce qui t’inspire en ce moment pour créer ?

Il y a à peu près deux ans je suis passé par un moment difficile. J’ai traversé une crise personnelle profonde due à des éléments internes comme externes. Un signe des temps qui m’a entraîné dans une mer d’obscurité créative. Ce fut très dur, j’étais vidé, désorienté et sans illusions. Penser que c’était tout à coup la fin, si subitement, m’a laissé K.O.  C’était au printemps de cette année mais, de nouveau, par un heureux hasard et après une expérience ratée, j’ai trouvé une nouvelle formule pour crier Eureka !

Vous êtes habitués, vous les artistes urbains, au caractère éphémère de vos oeuvres. Qu’est-ce qui peut arriver de mieux, ou de pire, à une de vos réalisations dans la rue ?

Qu’un e-mail m’annonce qu’une personne a reconstitué une des mes oeuvres trouvée dans un endroit abandonné près d’un village perdu de Galice. Ou qu’une personne de Valladolid m’a retrouvé un an après (après m’avoir vu dans une revue parce que je ne signe pas mes oeuvres) parce qu’une de mes réalisations, faite sur une petite route, lui avait plue. Sincèrement, que dans votre établissement, quelque chose inspiré de mon travail a été fait (cela m’est arrivé aussi avec une école de Chicago) m’a ému. Il y a deux semaines une fille m’a dit qu’elle m’avait fait une entrevue imaginaire… 

Le pire c’est l’indifférence, la jalousie dans le milieu de l’art urbain, les commentaires qui cherchent à faire mal gratuitement, la compétitivité vue comme une guerre…

Cette année tu as exposé à la Swinton Gallery. Comment vis-tu le fait que tes oeuvres perdent leur caractère urbain  lorsque tu exposes dans une galerie ? 

Ce n’est pas la première fois que j’expose dans un endroit fermé : galerie, institution, etc… Le plus important dans ce cas est que tu gardes l’esprit de la rue, mais cela inclut les vidéos documentaires, les palettes et troncs de la rue réutilisés… J’ai apporté plus de 100kg de terre pour réaliser une installation en relation avec ces voyages à travers les paysages les plus ruraux à la recherche d’un mur, d’un sol ou d’un toit abandonné et avec une histoire… D’autre part, grâce à cette exposition, j’ai découvert l’élément fondamental qui a rendu possible la réactivation de ma carrière. Je suis allé pour acheter un clou et je suis sorti avec un tube de néon…

Des villes comme Berlin, Amsterdam, Lisbonne ont toujours laissé une certaine liberté à la création mais maintenant, partout dans le monde, on peut faire des oeuvres murales avec l’appui de personnes privées ou d’institutions. Pourquoi crois-tu que l’art urbain n’est plus ce qu’il était il y a quelques années ?

J’ai déjà passé une nuit dans un cachot à Berlin pour avoir peint dans la rue avec un spray. Dans beaucoup de villes du monde cela reste illégal, ce qui est une aberration. Que l’art soit illégal, quelque soit sa qualité, que peindre soit considéré et réprimé plus que brûler un feu rouge ou qu’on enferme les gens parce qu’ils dessinent sur les murs, c’est le signe d’une société malade et en débâcle.  

D’un point de vue artistique, la situation de l’art urbain, comme pour tout, passe par des phases. Cela fait des années que « le système » l’a récupéré pour en profiter et en faire un produit de consommation comme un autre. Les institutions, les marques, etc… ont contacté les artistes urbains pour vendre leurs produits ou leurs espaces. Les propres organisations gouvernementales de tourisme ont utilisé l’art urbain comme publicité officielle pour faire la promotion de leurs villes… 

Est-ce qu’on peut vivre de l’art urbain ? En plus du talent, que faut-il pour réussir ?

Il faut de la motivation, de la recherche continue, de l’imagination, de l’effort et un apprentissage constant. Il n’existe pas encore de carrière universitaire donc il faut apprendre de manière autodidacte. Il faut être très sérieux sans cesser d’y prendre du plaisir, si tu ne veux pas que ce soit une activité secondaire, un hobbie…

Que penses-tu d’un établissement éducatif qui propose à ses élèves un club de street art ?

C’est très encourageant et gratifiant. Nous vivons dans un monde de consommation où tout doit être rentable. On éduque parfois en contradiction avec les valeurs humanistes dans le sens où l’on dévalorise dans la société les arts plastiques, la philosophie, la science en les considérant comme des activités de « paresseux, inutiles… » qui passent leur temps à se consacrer à l’art urbain, à jouer de la guitare, à aller au théâtre ou voir un film. Que cela fasse partie de l’éducation institutionnelle me semble une bonne chose  et pourvu que cela soit contagieux !

Comment vas-tu expliquer à un enfant ce qu’est l’art urbain ? 

C’est comme peindre sur les murs de la maison avec un crayon, une craie ou un feutre mais dans l’espace publique qui appartient à tous. Que c’est plus joli de voir les murs de la ville avec des dessins que de les voir gris et tristes…

En quoi va consister l’atelier avec les élèves du Lycée Molière ? 

Il faudra jouer, penser, se tromper, toucher, casser, analyser (comme faisant partie du processus créatif) et voir ce que nous allons faire avec tout cela. Plus que le résultat, ce qui est important pour moi est que cela reste divertissant, planter une graine de créativité qui peut se révéler dans un futur lointain ou non. 

Quels conseils donneriez-vous à un enfant ou un adolescent qui rêve de devenir un artiste urbain ? 

Qu’il continue à rêver toujours de ce qu’il veut  et qu’il ne se laisse pas voler son rêve. De la même manière qu’il faut nourrir les petites brebis, il faut alimenter le cable en électricité. 

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